Rencontre avec Céline Valadeau : Comprendre le système de soins des Yanesha


Lundi 15 Mars 2010 à 16h33

Par Marie des Neiges

Céline Valadeau est une jeune ethnopharmacologue de 31 ans. Après une maîtrise en sciences biologiques et médicales et une thèse en pharmacie, elle s’est passionnée pour l’ethnologie et l’éthnomédecine. Elle a passé trois ans dans la jungle Péruvienne, aux côtés du peuple Yanesha afin de recueillir leur précieux savoir sur les plantes.

Elle a participé, avec l’équipe de l’IRD au Pérou, à l’élaboration du premier ouvrage de recensement de la pharmacopée yanesha.

Rattachée actuellement au Centre d’Enseignement et de Recherche en Ethnologie Amérindienne au CNRS de Villejuif, elle prépare une thèse de doctorat portant sur le système de santé yanesha.

 

Comment en êtes-vous venu à travailler sur la pharmacopée des yanesha ?

Le projet initial était de faire une étude comparative entre la pharmacopée yanesha et celles connue des immigrés austro-allemands installés sur leurs terres à la fin du 19ème siècle. Comme ces deux groupes cohabitaient dans la même zone, le but était de voir s’ils y avaient eu des emprunts mutuels en termes de connaissances de plantes, d’usages et de pratiques de soin. Ce travail de collecte de plantes médicinales s’est déroulé sur 2 ans, et les déterminations botaniques furent réalisées avec l’aide du Missouri Botanical Garden installé à Oxapampa. Cette étude comparative a permis de conclure que les deux sociétés étaient restés distantes l’une de l’autre. Compte tenu du manque d’information comparable, le sujet a dût être réorienté. Au regard de la quantité d’informations que j’avais récolté sur la pharmacopée yanesha, nous avons décidé d’approfondir les recherches concernant le fonctionnement du système de soins propres aux yanesha.

Les données ethnobotaniques recueillies permettaient de lister les principales causes de maladies, de symptômes et de syndromes. Dans un premier temps, nous avons orienté la recherche sur « l’Etre yanesha », c’est-à-dire comprendre les perceptions que la personne yanesha a d’elle-même. Dès lors, comment ces causes de maladie rendaient les êtres malades ? Qu’est ce que cela signifie d’être malade ? Quelles étaient ses implications individuelles et sociales de tels évènements ? Que désignait-on vraiment par maladie ?Qui engendre la maladie ? En réaction, quels en étaient les processus thérapeutiques ? Etc.

 

Que signifie être malade chez les yanesha ?

Les yanesha considèrent que l’on est malade à partir du moment où une douleur physique ou une altération de l’état général ne permet plus à une personne de remplir les tâches sociales qui lui incombe. Par exemple, si une personne a de la fièvre et ne peut pas aller aux champs pour cultiver, il est certainement malade.

La maladie c’est l’inverse de la bonne santé. Le diagnostic exact de la cause de cet état pérturbé est plus compliqué à effectuer.

 

Quelle est l’origine des maladies ?

Pour y répondre, il faut d’abord comprendre quelle est la notion de personne telle qu’elle est conçue chez les yanesha.

Une personne yanesha est composée d’un corps inanimé à l’intérieur duquel se trouvent le cœur, les os et le sang. C’est une enveloppe charnelle inerte. Au stade foetal, La Divinité « suprême » octroi un principe vital (ou énergie vitale) au corps de la personne. Cette énergie entoure alors l’enveloppe charnelle et lui donne vie. Extérieur au corps, elle est éventuellement détachable. En d’autres termes, une partie de cette énergie peut s’éloigner du corps.

Les maladies sont souvent provoquées par des esprits ou des entités invisibles. Elles agissent en enlevant de l’énergie vitale à la personne. Or, ces entités un peu démoniaques sont composées de la même manière que les humains, ils ont aussi un principe vital. En revanche, leur corps est invisible. Ils peuvent toutefois faire des apparitions dans le monde visible, sous forme d’oiseaux par exemple.

Certaines de ces entités maléfiques se plaisent à consommer le principe d’énergie vitale des humains. En entrant en contact avec eux, ils vont par exemple essayer de capturer un peu d’énergie vitale à la personne. Cette perte rend alors l’individu incomplet, il est dès lors malade.

Les maladies peuvent aussi être causées par des sorciers, mais si chaque membre de la communauté peut être temporairement sorcier, c’est aux sorciers confirmés qu’est destinée la tâche de nuire à autrui par l’envoi de mauvais sorts. Les règles idéologiques yanesha indiquent que personne ne doit avoir de mauvaises pensées à l’égard son voisin. En pensant mal de lui, on peut le rendre malade. Ce à quoi lui il peut riposter, et là il n’y a plus de traitement possible. Reste la mort. Il s’agit d’une sorte de régulation sociale.

 

Qui soigne les maladies et comment ?

Pour savoir quelle est l’entité ou le sorcier qui a causé le mal, il faut faire un diagnostic.

Seules certaines personnes formées aux soins sont capables de réaliser ce diagnostic. Il s’agit des chamans ou des végétalistes. Dans un premier temps, les malades vont s’adresser au végétaliste qui va essayer de traiter la maladie avec des plantes. Dans certains cas cela marche, dans d’autres non.

Dans les cas plus graves, ils vont s’adresser au chaman qui va guérir en effectuant des sucions. Le végétaliste ne peut pas faire le travail d’extraction des objets du corps. Les mauvais sorts se matérialisent dans le corps sous la forme de pic de palmier (chonta), de plumes, de petites flèches, de tessons de bouteilles, de cheveux, etc. Seul le chaman est capable, avec l’aide du tabac, d’extraire ces objets qui causent les douleurs physiques. A partir de ce moment là, la personne est soignée physiquement, reste alors à réhabiliter son principe vital.

 

Quelles sont les pratiques permettant de restaurer l’énergie ?

Les personnes malades doivent passer par des processus de diète qui peuvent être plus ou moins longs (entre 5 jours et deux mois).Le malade doit suivre des règles comportementales et des évitements alimentaires afin de récupérer son état de bonne santé. Ce moment là est aussi important que l’acte de soin en lui-même. Il s’agit de recomposer l’énergie vitale de la personne. A partir du moment où la personne est de nouveau « complète », elle est guérie.

Les diètes sont définies en fonction de ce qui a rendu malade la personne. Elles sont régit par des évitements sociaux, comportementaux et alimentaires, qui se traduiraient par des injonctions telles que « rester chez soi sans voir personne », « ne pas regarder les gens en face », « ne pas avoir de relations sexuelles », « manger des aliments qui ne contiennent pas de sel », « ne pas manger d’aliments chauds », etc.…Lors des diètes, les personnes consomment aussi certaines plantes à certains moments de la journée afin de rétablir leur énergie.

 

Est-ce qu’ils utilisent des chants dans les processus de guérissons ?

Les chants servent aussi à récupérer l’énergie vitale. Les malades font des demandes à certaines plantes ou certaines divinités en chantant. Par exemple, ils leurs chantent :« Est ce que tu peux aller sur tel mont, tel mont pour voir si mon énergie volée est là bas ? »

(A suivre…)

 Céline Valadeau et Maragarita préparant un échantillon de plantes

Crédit photo: Anne Grégoire

VU SUR http://www.ainy.fr/blog/index/billet/385_rencontre-avec-celine-valadeau-comprendre-le-systeme-de-soins-des-yanesha

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Une réponse à “Rencontre avec Céline Valadeau : Comprendre le système de soins des Yanesha

  1. Les Yaneshas
    Samedi 27 Février 2010 à 01h34
    Par Marie des Neiges, dans la catégorie : Biodiversité
    Le Pérou est l’un des pays du monde qui compte le plus de diversité ethnolinguistique (1) et culturelle.

    L’Amazonie couvre environ 62% du territoire national. Dans cette région coexistent 12 familles linguistiques et 42 peuples.

    Le peuple Yanesha compte presque 8000 individus qui représentent 2,3 % de la population indigène recensée du Pérou.

    Ils vivaient traditionnellement de la chasse, de la pêche et de l’agriculture. Aujourd’hui les animaux sauvages se raréfient et la chasse, devenue très occasionnelle, est réservée aux grandes occasions. Les cultures agricoles ont également évoluées et ne se limitent plus à satisfaire l’autoconsommation. Les Yaneshas essayent d’accéder aux marchés régionaux, nationaux et même internationaux en cultivant du café, des bananes, du maïs, des fruits, du manioc ou de l’achioté (colorant naturel).

    Ils tirent également de maigres revenus de la vente de plantes médicinales telle que la griffe de chat (Uncaria tomentosa) et de l’exploitation forestière.

    Les communautés Yaneshas sont recensées principalement sur trois régions (Huanuco, Junin et Pasco).

    Ils vivent dans la « selva alta », la forêt amazonienne d’altitude (entre 800 et 2500 mètres). Dans ces régions accidentées, le manque crucial d’infrastructures routières (pistes de terre) et de communication rendent difficiles et couteux les échanges commerciaux.

    Ces conditions difficiles font le bonheur des narcotrafiquants qui y installent leurs laboratoires et maintiennent un climat de violence dans la région.

    Les Yaneshas doivent également supporter des pressions constantes sur leurs territoires et leurs ressources naturelles de la part d’entreprises pétrolières et d’exploitation forestière, ces dernières étant souvent illégales. Malgré ces pressions et leur isolement, ils arrivent encore à conserver encore leur culture, leur coutume et leurs savoirs.

    Leur manière de voir le monde, leur cosmovision, est très riche. Ils entretiennent un rapport direct et étroit avec la nature et avec les esprits qui y vivent. Leur monde ne se limite pas aux frontières du physique et du palpable. Bien au contraire, leur vie est bercée, ou agitée, par la présence d’esprits. Dans les plantes, les animaux, les arbres, les rivières, ou la terre vivent des divinités. Bienveillantes ou malveillantes, elles rythment leur vie et sont la base de leur lecture du monde.

    Certaines pathologies s’expliquent ainsi par la présence d’esprits mauvais qui auraient attaqué le malade.

    Les clés du monde invisible ne sont pas données à tout le monde. C’est au travers d’une longue initiation que les tradipraticiens, les guérisseurs, les herboristes ou les chamans vont gagner le droit et le pouvoir d’interagir avec les esprits.

    Dans leur vie quotidienne, les Yaneshas utilisent des rituels afin de maintenir de bonnes relations avec les esprits. Lorsqu’une femme plante du manioc elle va planter soigneusement plusieurs variétés de manioc adaptées à des sols et des climats différents. Elle va accompagner son travail de chants sacrés dans l’espoir d’obtenir la bonne volonté des esprits de la terre et surtout de l’esprit-mère du manioc afin d’assurer une abondante récolte.

    Ces croyances constituent le cœur de la culture Yanesha.

    Nous avons découvert cette culture lors de nos voyages en territoire Yanesha pour le projet de culture de sacha inchi et pour identifier de nouvelles plantes intéressantes. Nous avions envie de partager avec vous la richesse de cette culture et leur vision du monde.

    Pour en savoir plus, lire aussi les articles de Denis Sergent sur les savoirs médicinaux des Yaneshas publiés dans La Croix en cliquant ici !

    http://www.ainy.fr/blog/index/billet/337_les-yaneshas

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