La présence est le seuil du royaume


Par le Passeur.

Le mental et l’émotionnel sont bien chahutés ces temps-ci pour nombre de celles et ceux qui sont sur le chemin de leur libération. Comme à chaque fois, l’individu, le collectif et la Terre manifestent des expressions communes. Les doutes reviennent après les certitudes, les fatigues alternent avec les moments d’euphorie, le mouvement avec l’immobilité, certains sont dans une attente informulée, d’autres voudraient être dans l’action, la Terre se secoue un peu partout et ouvre ses bouches de feu sans avoir jusque-là tonitrué. Des terres sont noyées, d’autres balayées par les vents ou les flammes. Va-t-il se passer quelque chose d’énorme, ne va-t-il rien se passer ? Est-ce que tout ça va durer encore longtemps ?

Par essence, la foi ne s’encombre pas là où d’autres voudraient voir toujours plus de preuves. Comme le disait Ronsard dans ses Sonnets pour Hélène :

« Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. »

Il n’y a rien à attendre dans la vaine fébrilité des spéculations du mental, il y a juste à vivre encore et toujours plus en profondeur dans la présence du Soi, en poursuivant l’ouverture de sa conscience à ce qu’elle ne voyait pas et en montrant ainsi par l’exemple le chemin à ceux qui suivent. Si vous êtes de ceux qui s’arrêtent pour déplacer une grenouille ou un escargot risquant sa vie sur une route, qui peuvent s’extasier longuement sur la forme et la couleur d’un insecte ou le parfum d’une fleur et qui n’imaginent pas qu’une bonne araignée est une araignée morte, alors vous êtes engagé sur le chemin de l’ouverture. Car elle élargit le respect de la vie à tout ce qui vit en tous les règnes et pas seulement à ce qui ne dérange rien en nous. Si vous n’en êtes pas là et que vous souhaitez néanmoins avancer, il est peut-être temps de fouiller honnêtement dans le sac de vos restrictions et d’en sortir ce qui vous en empêche.

Voyons cette analogie. Je suis sur le chemin d’aller d’un point A vers un point B et tout ce qui est conscience en moi est en pause le temps que j’atteigne l’objectif souhaité, laissant place à l’habituel brouhaha de mes pensées. C’est une situation que tout le monde connaît. Je suis par exemple en voiture et poursuis ma route jusqu’à la destination fixée, perdu dans mes pensées. Entre le point A et le point B, rien d’autre n’existe que mon bruyant univers intérieur et le minimum d’attention que je porte à la sécurité de mon voyage. Eh bien cette analogie simple est tout à fait révélatrice de la manière dont nous sommes présents à notre existence.

Si nous poursuivons sur l’analogie du déplacement d’un point vers un autre, l’individu, pris de manière isolée, dans un contexte que nous dirons non collectif, traverse en réalité une forêt dense qui n’accroche pas son attention, toujours fixé sur l’objectif qu’il a érigé à partir de son désir. Cette fonction robotique de l’être humain le porte inconsciemment à considérer que rien finalement n’existe d’intéressant pour lui dans un espace qui n’est pas le fruit de ce désir. C’en est au point où le vivant lui-même semble ne pas exister dans cet espace de déni. Ce qui se situe entre le point A et le point B n’est pas son désir, seul le point B l’est. Il vient donc d’un point du passé et se projette dans un point du futur sans accorder d’attention – on y revient encore ! – à l’instant présent. A côté de combien de trésors passe-t-il dans sa forêt personnelle sans en imaginer la richesse ? C’est le vacarme anarchique en lui qui noie la vie de la forêt dans le brouillard. S’il lui venait soudain la volonté de déconnecter le mode robotique dans lequel il s’est mis pour se placer en mode de réception, il s’ouvrirait alors tel une antenne parabolique à l’écoute des richesses de la vie qui ont toujours été là. C’est en tournant le bouton du tuner et en se plaçant entre les bruyantes stations de la pensée, dans le silence qui entre elles est de nouveau perçu et qui a toujours été là, qu’il retrouve cet espace qui emplit tout et que si peu de choses en définitive masquent.

En en faisant l’expérience quelques fois, on facilite ainsi la prise de conscience de ce qui est là, omniprésent, et on s’y installe peu à peu avec de plus en plus d’aisance et de bien-être.

Cet espace de silence est la vacuité qui ouvre le royaume de la plénitude, je veux dire par là de la connaissance, de la perception de la vérité sur toutes choses et de notre place en son sein. On peut s’inventer bien des histoires, mais reste qu’une coupe ne peut s’emplir que lorsqu’elle est vide. Tant qu’elle ne l’est pas, l’espace est envahi et les eaux qu’elle contient croupissent aussi longtemps que l’être se refuse à lâcher ce qu’il connaît et le rassure. On comprend donc qu’il existe un préalable, qu’il ne suffit pas de faire le vide en soi pour s’emplir de l’abondance naturelle qui est toujours là pour nous. Il faut déjà ne plus avoir besoin de se rassurer afin de pouvoir laisser partir nos armures et s’installer la véritable présence. Il faut donc en préalable ne plus avoir peur, il n’y a qu’ainsi que le vide peut faire place nette au nouveau. Sans cela, l’ancien revient toujours par la petite porte et la coupe se remplit des mêmes vieilles eaux usées. Pour cela, il est nécessaire de restaurer la confiance en soi – si amoindrie au fil de nos nombreuses vies – et guérir tout ce qui a pu la blesser. Ce cheminement, qui n’est plus si terriblement lent qu’autrefois et qui même peut à présent s’accomplir très vite, a été décrit dans L’Eveil en Soi, je n’y reviendrai donc pas ici.

Ensuite, on se rend compte que c’est le désir qui conditionne pour une autre part le mode robotique de l’être. Désir copieusement entretenu et décliné sous une infinité d’aspects par la société des hommes. Comment aurait-il pu en être autrement puisque la somme des individus fonctionne sur ce mode depuis les temps où l’homme a perdu la mémoire de ses origines ? Les marionnettistes du sommet de la pyramide ont parfaitement su développer ce sentiment et visser les rouages nécessaires à la fois à sa pérennité et à leur enrichissement personnel, qui n’est pas fait que d’or et d’argent. Cela dit, tout être a sa responsabilité dans l’acceptation ou le refus de sa condition. Jamais les temps n’ont été aussi propices à laisser la conscience de cela couler en soi et à pouvoir abandonner définitivement le mode robot. Pour poursuivre un peu plus loin l’analogie de l’individu qui traverse sa forêt sans être conscient de ce qui l’entoure, sur un mode collectif et pour accroître la non-conscience, le sentier qu’il s’est frayé est devenu une autoroute où la structure et la vitesse se sont ajoutées au déplacement pour que l’espace soit moins perçu encore. L’étourdissement est tel que la perception des mondes placés en-dehors du désir prend l’aspect de rares étoiles filantes qu’on doute aussitôt avoir perçues. Et d’ailleurs quelle importance puisque tout ça nous distrait de nos buts.

Le désir donc, comme l’ont enseigné autrefois ceux qu’on appelait les Maîtres, est le poison qui anesthésie la libre conscience. Il focalise toute l’attention et l’énergie de l’être vers son assouvissement et empêche ainsi sa véritable présence dans l’espace et le temps propres à notre dimension. La présence est le seuil d’un royaume pourtant si proche… En dehors d’elle, lorsque l’être parvient à s’extirper du brouhaha mental qui est le sien, c’est d’ordinaire pour se concentrer fortement sur la satisfaction d’un désir. Un peu comme les sportifs de haut niveau qui travaillent le silence mental et le relâchement dans le seul but d’atteindre l’objectif fixé, le dixième de seconde à gagner sur le temps ou le centimètre à gratter sur l’espace. Toujours décalé de l’axe qui nous aligne dans l’instant avec le ciel et la terre. Voyez en passant comme la société a érigé en exemple ce qui n’a de sens que pour l’ego. Jusqu’où va se nicher le besoin de se rassurer… Et si la vacuité et l’abandon – le silence et le relâchement de notre exemple – pouvaient juste mener à découvrir ce qui nous entoure et a toujours été là pour nous ?

Ce sont là les clés qui ouvrent la porte de notre royaume : je regarde avec sincérité ce que sont mes attitudes, je reconnais les douleurs qui les ont conditionnées et je les accepte et les accueille avec indulgence et compassion, en me détachant d’elles et leur accordant enfin leur liberté de partir. En conséquence je cesse d’avoir peur de ne pas être à la hauteur de je ne sais quoi, je ne cherche donc plus à contrôler mon environnement selon mes désirs et en fonction de mes craintes, je ne me plie plus aux règles que je ressens iniques que d’autres ont artificiellement établies, je ne joue plus le jeu de l’action-réaction comme si c’était la seule expression possible du vivant. J’emplis alors mes poumons comme si c’était la première fois et ce qui me nourrit dorénavant est toute la beauté et l’infinie douceur de la création lorsque l’harmonie de mon être m’a été rendue par l’acte d’abandon que j’ai enfin consenti. Et je comprends que personne ne me l’avait prise. Que tout a toujours été là mais que la coupe était si pleine de tout ce qui m’encombrait que je ne pouvais plus la remplir de l’eau cristalline qui m’était si simplement offerte.

Lorsque l’homme qui a souffert le martyre une longue nuit glaciale en maudissant ceux qui l’avaient mis là et en ayant espéré la mort comme délivrance sent les premiers rayons du soleil réchauffer son visage, il oublie alors toute colère et tout désespoir, tout sentiment de revanche et toute souffrance. Il n’aspire alors qu’à se laisser glisser toujours plus loin dans la douce chaleur qui l’envahit, tout lui apparaît soudain magnifique et sa conscience s’élargit à tout ce qu’il n’avait jamais vu et qui était pourtant là sous ses yeux aveuglés de douleur et de colère. Le regard qui se pose a changé, et cela fait toute la différence.

Ce que cet homme a souffert, il se l’est infligé seul. Parce qu’il a tout appréhendé comme venant de l’extérieur, parce qu’il a tout admis comme étant l’ordre établi de nature inamovible et qu’il s’est soumis à ces croyances, parce qu’il s’est contenté de ses cinq sens pour définir le monde sous prétexte que tout le monde faisait ainsi et qu’il n’a pas oser aller au-delà de l’apparence des choses. Seuls ceux qui sont sortis des rails ont fait bouger le monde et jusque-là, il leur a fallu un sacré courage et une bonne dose de foi et d’abnégation pour le faire.

Aujourd’hui, tant d’êtres quittent la route tracée, que ce qui faisait la norme ne peut que tomber en poussière. Il viendra un moment où les chefs de gare dans leurs uniformes désuets auront les yeux fixés sur des aiguillages abandonnés où ne passeront plus que quelques rares trains fantômes. Les marionnettistes croient en des évènements à venir dont la nature profonde en vérité leur échappe. Ils se trompent et leur pouvoir s’effritera parce que plus personne ne le reconnaîtra, chacun aura pris conscience que se détourner calmement de la vielle énergie suffira à la momifier sur place. C’est quelque chose qui a déjà commencé et qui est déjà visible. Du coup, et c’est nouveau, lorsque la tempête viendra, il ne faudra finalement pas bien longtemps pour que les egrégores de la peur, la colère, la défiance, la manipulation, l’agressivité et l’abus de pouvoir soient vidés de leur substance et ressemblent à des ballons vides et fripés qui s’émietteront dans le vent nouveau qui balaiera le monde. Je ne sais pas quand ce moment arrivera mais je le sens proche. Les derniers mètres sont les plus longs mais on n’a pas fait tout ça pour rien, il faut garder la foi en cette ligne du temps et rester en-dehors des agitations. Beaucoup de gens qui n’ont pas guéri leurs peurs profondes agitent beaucoup d’air pour pas grand chose en ce moment. Y faire résonance n’aide personne et entretient un peu plus longtemps l’ancien monde. Souvenez vous des vers de Ronsard et n’attendez pas à demain…

Fraternellement,

© Le Passeur – 10 Octobre 2011 – http://www.urantia-gaia.info Cet article est autorisé à la copie à la seule condition de ne pas l’associer à une démarche commerciale, de respecter l’intégralité du texte et de citer la source.

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